"L'audace de bien mourir émeut toujours les hommes. Dès qu'Enjolras eut croisé les bras, acceptant la fin, l'assourdissement de la lutte cessa dans la salle, et de chaos s'apaisa subitement dans une sorte de solennité sépulcrale. Il semblait que la majesté menaçante d'Enjolras désarmé et immobile pesât sur ce tumulte, et que, rien que par l'autorité de son regard tranquille, ce jeune homme, qui seul n'avait pas une blessure, superbe, sanglant, charmant, indifférent comme un invulnérable, contraignît cette cohue sinistre à le tuer avec respect. Sa beauté, en ce moment-là, augmentée de sa fierté, était un resplendissement, et, comme s'il ne pouvait pas plus être fatigué que blessé, après les effrayantes vingt-quatre heures qui venaient de s'écouler, il était vermeil et rose. C'était de lui peut-être que parlait le témoin qui disait plus tard devant le témoin de guerre : "Il y avait un insurgé que j'ai entendu nommer Apollon." Un garde national qui visait Enjolras abaissa son arme en disant: "Il me semble que je vais fusiller une fleur." "
"Mais celui qui a été récemment initié, qui a beaucoup vu dans le ciel, aperçoit-il en un visage une heureuse imitation de la beauté divine ou dans un corps quelques traits de la beauté idéale, aussitôt il frissonne et sans remuer en lui quelque chose de ses émotions d'autrefois; puis, les regards attachés sur le bel objet, il le vénère comme un dieu, et, s'il ne craignait pas de passer pour frénétique, il lui offrirait des victimes comme à une idole ou à un dieu. A sa vue, comme s'il avait le frisson de la fièvre, il change de couleur, il se couvre de sueur, il se sent brûler d'un feu inaccoutumé. A peine a-t-il reçu par les yeux les effluves de la beauté qu'il s'échauffe, et que la substance de ses ailes en est arrosée. Cette chaleur fond l'enveloppe, qui, resserrée longtemps par la sécheresse, les empêchait de germer; sous l'afflux des effluves nourrissants la tige de l'aile se gonfle et se met à pousser sur la racine de toute la forme de l'âme; car jadis l'âme était tout ailes. En cet état l'âme tout entière bouillonne et se soulève; elle éprouve le même malaise que ceux qui font des dents: la croissance des dents provoque une démangeaison et une irritation des gencives; c'est ce qui arrive à l'âme dont les ailes commencent à pousser: la pousse des ailes provoque une effervescence, un agacement, des démangeaisons du même genre. Quand elle regarde la beauté du jeune garçon et que des parcelles s'en détachent et coulenten elle -de là vient le nom donné au désir- et qu'en la pénétrant elles l'arrosent et l'échauffent tout ensemble, l'âme respire et se réjouit. Mais quandelle est séparée du bien-aimé et qu'elle se dessèche, les orifices des pores paroù sortent les ailes de desséchant aussi se ferment et barrent la route au germe des ailes. Ce germe enfermé avec le désir sautecomme le sang bat dans les artères, pique chacune des issues respectives où il se trouve, de sorte que l'âme aiguillonnée de toutes parts,de débat dansla souffrance. Mais, d'un autre côté,elle se réjouit au souvenir de la beauté. Cet étrange mélange de douleur et de joie la tourmente et, dans sa perplexité, elle s'enrage, etsa frénésie l'empêche de dormir la nuit et de rester en place pendant le jour; aussi elle court avidement du côté où elle pense voir celui qui possède la beauté. Quand elle l'a vu etqu'elle a fait entrer en elle le désir, elle sent s'ouvrir les issues fermées naguère, et, reprenant haleine, elle ne sent plus l'aiguillon ni la douleur; au contraire,elle goûte pour le moment la volupté la plus suave. Cette affection, bel enfant à qui s'adresse mon discours, les hommes l'appellent Eros. "